Dominique Agrinier
Dominique Agrinier
« Un partout »
Jean Marc était mon frère. Il nous a souvent entraînés dans des aventures dont nous ne mesurions pas toujours les risques ou la difficulté.
Il suffisait qu'il dise « j'ai une idée », pour que nous nous retrouvions à risquer notre vie, manger des trucs ignobles ou faire des expériences dont nos parents ne sauraient jamais rien .
A la fin des années 70, le Verdon était loin d'être aussi fréquenté qu'aujourd'hui. Jean marc avait décidé de nous emmener le descendre à la nage. Après des heures de marche au plomb du soleil, chargés comme des mules, nous nous sommes mis à l'eau (10 degrés, pas un de plus). Le but du jeu était d’essayer tant bien que mal d'éviter les rochers et les tourbillons qui se forment autour. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’au détour d’un passage plus dangereux que les autres, je me sente soudain aspirée, inexorablement, et plaquée sous une dalle. Presque résignée, je comprend que je vais me noyer. Et puis soudain Jean-Marc apparaît; je sais que c'est lui sans même le voir. Il me dégage du siphon et me remonte à la surface. Tout ce dont je me rappelle ensuite, c'est le retour à la voiture...
Il était évident qu'il m'avait sauvé la vie. Je crois qu’il ne se sentait pas héroïque, mais plutôt honoré d'en avoir eu l'occasion...
Quelques mois plus tard, après avoir inventé le canyoning, il se passionne pour la spéléologie. A la recherche du souterrain - dont l’existence reste encore à prouver - qui relie les deux châteaux (dont l’un à complètement disparu, il n’y avait que lui qui le devinait encore) de Chateaudouble (83), il décide d'aller explorer une faille qui lui semble prometteuse. Peut-être ma claustrophobie m'a t-elle conduit à le mettre en garde contre les dangers de ces explorations solitaires, toujours est-il qu’il m'appelle pour me dire où se trouve exactement la faille, ce qu’il ne faisait pas d’ordinaire. En fin d'après-midi alors qu’il était parti depuis des heures, toujours pas de nouvelles de lui. Mon père et moi-même décidons d'aller y voir de plus près, repérons le trou dans le sol, à l’entrée duquel une écharpe sert de repère. Aucun signe de vie. Très inquiets, nous finissons par appeler les secours.
Les pompiers arrivent, descendent dans le trou et au bout d'un temps qui parait infini, remontent et annoncent qu'ils l'ont trouvé. Il a tenté de se faufiler dans un passage trop étroit en rampant sur le dos, un roc s’est détaché et pèse sur lui, tout menace de s'ébouler… il faut des spécialistes pour le tirer de là; au bout de plusieurs heures de patient travail ce sont les spéléos secours qui y réussissent. Belle sortie à la lumière des projecteurs, sous les applaudissements de la petite foule qui s'était rassemblée pour attendre.
Epinglé comme un insecte sur le dos, à soixante mètres sous terre, dans le noir et pendant des heures, il est resté serein, persuadé qu'on allait venir le chercher, puisque je savais où le trouver. Il nous a avoué que dans cette position de vulnérabilité totale et de grand danger, l’idée de s’adresser à Dieu lui avait traversé l’esprit… puis il avait hurlé quelque chose comme «non, je ne te demanderai rien, connard !»...
La 1ère chose qu'il m'a dite en sortant, c'est : « un partout ! ce coup là c'est toi qui m'a sauvé la vie ». Je n'avais pas le sentiment d'avoir fait grand-chose mais ça lui plaisait comme ça, c'était sa façon à lui de me dire que je ne lui devais rien ...
« Naissance d’une conscience politique »
Quand j'étais petite, je grimpais souvent aux arbres, très probablement pour me mettre à l'abri de 3 grands frères à l'imagination fertile en matière de persécutions !
Un jour, j’étais montée plus haut que d'habitude, impossible de redescendre, le blocage total. Accrochée à une branche et tétanisée par le vertige, je m'époumone pour qu'on me vienne en aide. Au lieu de mon père que j'espérais, c'est Jean Marc qui se présente et tente dans un premier temps de me raisonner. Peine perdue… il décide alors de me rejoindre et au lieu de chercher à tout prix à me faire descendre, il s'assoie à côté de moi et me parle, me parle, pour détourner mon attention. Il me parle d'un sujet qui le passionne : la politique. On est en mai 68, je comprend tout ce qu'il me dit, et sans même m'en rendre compte, je suis en bas. J'ai 10 ans et je suis devenue maoïste...
mardi 30 juin 2009